Dans la sous-région des Grands Lacs, englobant la République démocratique du Congo , le Rwanda et le Burundi, les jeunes paient un lourd tribut aux crises sécuritaires. Dans l’Est de la RDC, ils sont les premières victimes des violences armées, mais émergent désormais comme des acteurs clés de la paix régionale. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la région comptait en novembre 2025 quelque 26,3 millions de déplacés, soit une hausse de 1,8 million en deux ans, dont une majorité de jeunes de moins de 25 ans.
« J’ai vu des personnes mourir et d’autres être tabassées », confie Freddy (nom d’emprunt), jeune diplômé du Sud-Kivu. Titulaire d’une licence obtenue en 2024, il a multiplié les démarches pour trouver un emploi, en vain. Faute d’alternative économique, il s’est inscrit à une formation de conduite. Lorsque le M23 a pris le contrôle de Bukavu, « me prendre en charge est devenu très difficile. J’ai été recruté comme chauffeur. Chaque jour, je voyais des gens tués. Après trois semaines, je n’ai plus résisté. J’ai fui », raconte-t-il. Son témoignage illustre le dilemme de nombreux jeunes Congolais: survivre ou résister, partir ou se taire.
Avec plus de 65 % de la population âgée de moins de 25 ans, la jeunesse constitue la majorité démographique. Le HCR estime que 60 % des déplacés internes en RDC sont des mineurs ou de jeunes adultes. Le taux de sous-emploi des jeunes dans les zones de conflit dépasse les 40 %, facilitant leur enrôlement par des groupes armés, selon la Banque mondiale (2025). Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) évalue à 2,5 % la perte annuelle de croissance économique imputable à l’instabilité sécuritaire dans la région.
Le calvaire de Freddy n’est pas isolé. Nsimire, 26 ans, porte les stigmates invisibles du conflit. Violée par des hommes en uniforme lors des troubles à Bukavu, elle raconte: « Je ne pouvais pas crier, je ne pouvais pas me défendre. » Sans ressources, elle avait eu recours à la prostitution pour survivre. Son témoignage rejoint les conclusions d’un rapport de l’ONU publié en septembre 2025, qui documente des violences sexuelles généralisées lors des offensives dans le Sud et le Nord-Kivu.
Pourtant, au-delà du statut de victimes, de nombreux jeunes s’organisent. Face à l’absence de politiques d’emploi et à la désinformation transfrontalière, ils s’appuient sur la Résolution 2250 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 2015, qui reconnaît les jeunes comme des partenaires essentiels dans la consolidation de la paix.

Dix ans après son adoption, le Fonds pour la consolidation de la paix de l’ONU souligne que l’implication des jeunes dans les espaces décisionnels a contribué à réduire les violences locales. C’est dans cet esprit qu’est né, en octobre 2024, le Réseau des jeunes pour la paix dans la région des Grands Lacs. Regroupant des organisations de la RDC, du Rwanda et du Burundi, ce réseau déconstruit les discours de haine à travers des colloques à Bujumbura, Bukavu et Kigali. « La paix doit être construite par les jeunes. Ils sont porteurs de solutions », affirme Joseph Akilimali, président du réseau.
Au Burundi, l’organisation YELI forme les jeunes à la transformation des conflits et à la lutte contre les fausses informations. « Notre objectif est de vacciner la jeunesse contre les discours de haine », explique Raphaël, son coordinateur. Au Rwanda, des organisations confessionnelles partagent cette approche. « Aller au Congo ou au Burundi, ce n’est pas aller chez l’ennemi, mais chez nos frères », déclare Théogène, jeune leader chrétien rwandais.
Lors de la conférence du 18 décembre 2025 à Fribourg sur la crise dans les Grands Lacs, placée sous-le thème " Le travail pour la paix en période de changement et de crise : Construire des ponts de paix et façonner l'avenir dans la région des Grands Lacs en Afrique "
Le Professeur Andreas Mehler a rappelé l'urgence d'une vision politique : « Il ne suffit pas de travailler pour la paix, il faut mener une politique de paix. Cela implique de la participation, de la légitimité institutionnelle et une gestion transfrontalière des intérêts. ».
Par Lucien Migabo
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