Dans la nuit du dimanche 21 décembre, le cimetière de la Gombe a été le théâtre d’un événement inhabituel. Des chefs coutumiers venus des 26 provinces de la République Démocratique du Congo se sont réunis pour une veillée rituelle, invoquant les ancêtres pour la fin de la guerre à l’Est. Si cet acte se veut un soutien symbolique aux FARDC et au Chef de l’État, il soulève un débat de fond sur la sécurité spirituelle et la pertinence de telles pratiques en plein cœur de la capitale. Analyse.
Sous l’impulsion du chef coutumier N'vunda Mukilango et du groupement de Kin-Moiza, des figures telles que Matalima, Yob Blanchar et Epipoli Ozolo ont orchestré une cérémonie de deux heures, de minuit à deux heures du matin. L’objectif affiché est clair : mobiliser les « forces invisibles » contre l’agression rwandaise et l’exploitation illicite des ressources minières.
Pour Blanchar Epipoli Ozolo, porte-parole de circonstance, le choix du cimetière de la Gombe n’est pas fortuit. « C'est ici que les ancêtres parlent. Nous avons choisi ce lieu car il abrite les défunts de toutes les ethnies : Kongo, Swahili, Ngala, Luba... toutes les tribus y sont représentées », a-t-il déclaré en lingala, soulignant que les chefs ne pouvaient plus rester en retrait alors que les pasteurs et les politiques occupent déjà le terrain de la mobilisation.
Les réserves de Marthe Cikala : « Réveiller les esprits est plus facile que de les apaiser »
Cependant, cette démonstration de force mystico-culturelle ne fait pas l'unanimité. Marthe Cikala, coordonnatrice de l’Association pour la Promotion de l’Entrepreneuriat des Jeunes et des Femmes, APEJF, et observatrice attentive de la dynamique sociale congolaise, tire la sonnette d’alarme. Pour elle, le mélange des genres et la délocalisation des rituels présentent des risques majeurs.
« Pourquoi avoir choisi la capitale pour un tel acte ? Les villages d'origine des chefs coutumiers n'auraient-ils pas été plus appropriés ? », s’interroge-t-elle. Dans une réflexion teintée de prudence, elle rappelle un principe ancestral fondamental : la manipulation des forces spirituelles n'est pas sans conséquences. Invoquer des esprits dans un lieu cosmopolite comme Kinshasa pourrait, selon elle, « réveiller des entités non concernées » et aggraver les tensions déjà vives, notamment dans les zones de conflit.
Entre tradition et foi : le dilemme congolais
Au-delà de l'aspect coutumier, Marthe Cikala replace le débat sur le terrain de la foi et de la raison d'État. Elle plaide pour une « sécurité spirituelle » qui passerait par le respect du repos des morts. « C'est Dieu qui doit ramener la paix. Pas un duel d'invocation, pas un jeu de pouvoir spirituel », martèle-t-elle, appelant à construire la paix sur les piliers de la justice, de l'amour et de la solidarité plutôt que sur des rituels nocturnes.
Cet acte des chefs coutumiers, bien que patriotique dans son intention, met en lumière la complexité d'une nation qui cherche désespérément une issue à une guerre asymétrique, quitte à explorer les sentiers du mysticisme.
Débat ouvert
L'initiative des chefs coutumiers au cimetière de la Gombe marque un tournant dans l'implication des autorités traditionnelles dans la crise sécuritaire. Mais elle pose des questions essentielles :
Le cimetière de la Gombe peut-il réellement servir de "sanctuaire national" pour toutes les ethnies, ou le respect des coutumes exige-t-il un retour aux terres ancestrales respectives ?
Comme le souligne Marthe Cikala, l'invocation collective d'esprits dans un espace public urbain est-elle un acte de libération ou une imprudence aux conséquences imprévisibles pour la stabilité du pays ?
Quelle place la République doit-elle accorder à ces pratiques culturelles dans sa stratégie de défense nationale ?
Et vous, qu'en pensez-vous ? La paix à l'Est doit-elle se gagner sur le terrain militaire, diplomatique, ou par le retour aux racines spirituelles ?
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