Sud-Kivu: Le prix de la dignité: quand le travail libère les femmes de la violence (Reportage)

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Sud-Kivu: Le prix de la dignité: quand le travail libère les femmes de la violence (Reportage)

Ntakwinja, femme resiliente casseuse de Pierre, Kabare. Photo de Lucien Migabo

Au Sud-Kivu, des femmes brisent les codes autant que les pierres. En investissant des métiers traditionnellement réservés aux hommes, concassage, mécanique, elles ne cherchent pas seulement un revenu, mais une protection. Face à la précarité, l'autonomisation économique s'impose comme une stratégie de résilience efficace contre les Violences Basées sur le Genre (VBG). 

Le bruit est assourdissant, mais pour Ntakwinja, 32 ans, il sonne comme un cri de liberté. Dans cette carrière de gravats du Sud-Kivu, ses coups de marteau réguliers défient les normes sociales. Mère de cinq enfants, elle a choisi un métier jugé "masculin" : le concassage de pierres.

Son quotidien est rude, physique, épuisant. Pourtant, chaque pierre brisée est un pas de plus vers son autonomie et, par extension, une protection contre les violences domestiques souvent nourries par la dépendance financière.

Le marteau contre la faim et la dépendance

Pour Ntakwinja, travailler n'est pas une option, c'est une question de survie et de dignité face à un mari au chômage. Elle a transformé la nécessité en acte de résistance.

« J’ai décidé d’aller travailler dans la carrière pour nourrir mes enfants. Leur père reste à la maison sans rien faire. Plutôt que de voir mes enfants souffrir, j’ai préféré casser des pierres pour gagner 2000 francs congolais », confie-t-elle, le visage marqué par l'effort.

Sud-Kivu: Le prix de la dignité: quand le travail libère les femmes de la violence (Reportage)


Cette contribution financière a rééquilibré les rapports de force au sein de son foyer. « Mon mari n’a pas de problème avec le fait que je ramène de la nourriture, car au moins, ce jour-là, on peut manger », explique-t-elle. Si le travail comporte des risques physiques majeurs, elle évoque les fausses couches dues aux charges lourdes, il reste son seul rempart pour scolariser et habiller sa progéniture.

L'atelier mécanique : serrer les boulons de l'avenir

Ailleurs à Bukavu, dans le vacarme des moteurs d'un atelier mécanique, Bora mène un combat similaire. Clé à molette en main, elle s'est imposée dans un univers d'hommes. Si elle impose aujourd'hui le respect, le chemin a été pavé de préjugés.

« On nous traite parfois de shindikanas (femmes "pousseuses" ou difficiles), on dit que nous voulons nous placer au-dessus des hommes ou que nous sommes impolies », témoigne Bora.

Pour cette mécanicienne, l'autonomie financière est une réponse cinglante aux stéréotypes. « Ces idées reçues viennent de la société. Mais grâce à ce métier, nous gagnons un revenu qui nous permet de vivre dignement », affirme-t-elle, notant une évolution positive des mentalités : « De plus en plus de gens commencent à accepter notre travail. »

L'expertise : L'argent, levier de droits humains

Ce constat de terrain est corroboré par les experts. Pour l'économiste Delphin Cinegena, l'autonomisation dépasse la simple fiche de paie ; c'est un levier structurel. « La résilience des femmes est remarquable. Dans ma clientèle, j'estime que près de 70 % sont des femmes. Cela prouve qu'elles prennent de plus en plus d'initiatives », analyse-t-il.

Solange Lwashige, militante aguerrie pour les droits des femmes, insiste sur le lien direct entre pauvreté et violence. Selon elle, la dépendance économique enferme la femme dans un statut de mineure perpétuelle, incapable de décider sans autorisation.

« Lorsqu’une femme dispose d’un revenu stable, cela lui donne de la considération. L’homme et la femme deviennent deux forces égales », explique Mme Lwashige. Elle souligne que cet équilibre profite avant tout aux enfants, particulièrement aux filles, qui sont alors « moins exposées aux abus et aux situations compromettant leur avenir ».

Une résilience communautaire face à l'insécurité

Au-delà des foyers, c'est toute la communauté qui observe cette mutation. Jonh Madakumba, leader local au sein des organisations de jeunes, salue ce courage né de la crise sécuritaire et économique qui frappe la région.

« Face à l’insécurité qui empêche parfois les hommes de travailler, ces femmes parviennent à faire vivre leurs familles avec le peu qu’elles gagnent », reconnaît-il.

De la carrière de pierres au garage automobile, Ntakwinja et Bora ne font pas que travailler : elles redéfinissent les normes. En transformant leur sueur en bouclier, elles prouvent qu'au Sud-Kivu, l'indépendance économique est sans doute la plus solide des armures contre la violence.

Par Lucien Migabo

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